Hérault - Vêtements invendus : pourquoi l'interdiction de leur destruction aura aussi des effets pervers

Hérault - Vêtements invendus : pourquoi l'interdiction de leur destruction aura aussi des effets pervers

Hérault - Vêtements invendus : pourquoi l'interdiction de leur destruction aura aussi des effets pervers

Par Isabelle Robert, Université de Lille; Anthony Jaugeard, Université de Lille et Maud Herbert, Université de Lille, le 02 Avril 2022

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Depuis le 1er janvier 2022, la loi antigaspillage pour une économie circulaire impose que les produits non alimentaires non vendus ne puissent plus être détruits. Les vêtements et les chaussures entrent ainsi dans le périmètre de cette loi.

Des pratiques de lacération ou d’incinération avaient en effet été dénoncées par les associations (Emmaüs, Zero Waste…).

Cette avancée met donc fin à ces pratiques insensées à l’aune de l’urgence climatique. Elle n’est toutefois pas sans impact sur le secteur de la mode, du textile et de l’habillement. Et pourrait avoir des effets pervers sur l’objectif de long terme, à savoir réduire la production à la source.

Invendus, les « stocks dormants »

Par invendu, on désigne une production qui n’a pas pu faire l’objet d’une vente. Dans l’industrie textile, c’est une variable classique de gestion des stocks. La fabrication de vêtements ou les achats sont guidés par des logiques de répétition en volume d’une année à l’autre, amenant souvent à une inflation du nombre de pièces à vendre.

Les promotions et soldes correspondent depuis toujours à la meilleure technique d’écoulement des surplus de la saison en cours. In fine, tous les produits restants, les abîmés et ceux rendus par les clients, deviennent ce qu’on appelle les invendus de l’aval.

Les tissus comportant des défauts, ou les restes d’une commande en volume, constituent chez les producteurs les invendus de l’amont et encombrent les entrepôts. Tous portent le doux nom de « stocks dormants » en français, mais de « dead stocks » en anglais. De fait, ils représentent un coût comptable pour les entreprises.

Jusqu’à présent, certaines marques acceptaient de les laisser partir dans des réseaux secondaires (solderies, ventes d’usine, ventes privées), d’autres refusaient cette solution et choisissaient de les détruire. Depuis le mois de janvier, la dernière option n’est plus légalement possible.

Les défis de la mode « circulaire »

Cette nouvelle réglementation vise à optimiser la gestion des stocks et à encourager les réflexions autour de la réutilisation. De fait, les producteurs et distributeurs pensent désormais au réemploi et au recyclage de leurs invendus textiles dans une logique d’économie circulaire.

 

L’économie circulaire peut se définir comme « un système économique d’échange et de production qui, à tous les stades du cycle de vie des produits (biens et services), vise à augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources et à diminuer l’impact sur l’environnement tout en développant le bien être des individus ».

Afin d’être opérationnelle, cette notion fait souvent référence aux actions recensées par différents verbes en « R ». Les plus connus du grand public sont les 3 « R » – réduire, réutiliser et recycler – mais la littérature scientifique en distingue jusqu’à 9. Ces derniers ne sont pas équivalents en matière d’impact environnemental et une hiérarchie s’impose entre les différents processus auxquels ils correspondent.

Suivant cette logique, l’économie circulaire doit se comprendre comme un processus visant d’abord à étendre la durée de vie initiale du produit en cherchant à préserver sa valeur intrinsèque au plus haut niveau d’utilité possible, et, dans un second temps, à accroître la circularité des matières et des composants.

L’upcycling détourné de son but premier

En imposant une gestion des invendus, les surplus de textile neuf en amont et aval passent directement au statut de déchets sans connaître une première vie dans un produit. Rendre obligatoire leur valorisation pousse les entreprises à privilégier les actions de réutilisation et à créer des débouchés pour les revendre.

Ces « nouvelles » sources viennent alimenter, mais aussi perturber, les modèles économiques circulaires fondés sur des produits réutilisés, comme le montre notre recherche en cours. Elle met au jour l’évolution profonde de deux modèles historiques de la mode circulaire : l’upcycling et la seconde main.

 

L’upcycling consiste à collecter des vêtements et textiles de seconde main pour les modifier et leur donner une valeur ajoutée (esthétique et d’usage). Il correspond à une logique d’extension de la durée de vie initiale d’un produit usagé et à la relance de sa circularité.

Actuellement, le marché de l’upcycling se recentre rapidement sur de la production à partir de tissus neufs « dormants » – fin de rouleaux, chutes de tissus chez les fabricants, vêtements invendus des enseignes, etc. Ainsi, les facteurs clés de succès de l’upcycling reposent désormais en priorité sur la quête de fournisseurs de tissus invendus et sur la fidélisation-captation de ce réseau de sourcing. Sourcing facilité par l’essor des plates-formes telles que Queen of Raux, Uptrade, My little Coupon, Nona Source du groupe LVMH où les acteurs enchérissent le prix des matières disponibles.

Cette focalisation sur la réutilisation des invendus remet en cause l’un des principes clés de l’économie circulaire : la maximisation du nombre de cycles consécutifs et la durée de chaque cycle incarné par le séquentiel suivant : utilisation première du produit, extension de la durée de vie par la réparation et la seconde main, upcycling et recyclage. En catégorisant un produit neuf en déchet à revaloriser, les acteurs entretiennent, voire peuvent spéculer, sur les invendus (alors qu’ils pourraient ajuster leur gestion et les réduire).

La seconde main avec du neuf ?

Les modèles économiques de la seconde main sont également affectés par l’arrivée des surplus de produits. En effet, les invendus textiles donnés ou vendus aux structures caritatives de l’économie sociale et solidaire (ESS), telles que Emmaüs, Secours Catholique, Oxfam ou la Croix rouge, posent de nombreuses questions.

Le développement d’un marché de la seconde main textile « tenu » par les consommateurs, accéléré par la création de plates-formes de vente type Vinted ou Vestiaire Collective a déjà détourné une partie des flux de textile que les consommateurs donnaient historiquement aux structures de l’ESS. Ce premier phénomène engendre une baisse constatée de la qualité des dons des particuliers auprès de ces structures.

 

Parallèlement, la loi sur les invendus risque d’accélérer le phénomène, déjà à l’œuvre, de dons des invendus auprès des structures de l’ESS. L’évolution de leur modèle passant de la vente de vêtements de seconde main à une augmentation de la vente de produits neufs invendus (qui ne pourront de fait pas être considérés de seconde main) profile une abondance de vêtements fast fashion neufs, difficiles à vendre.

Objectif, réduire les invendus

Si ces invendus n’ont pas été achetés par les consommateurs, pourquoi le seraient-ils dans ces réseaux ? Une vraie interrogation se pose sur la viabilité des modèles économiques de ces structures qui ont des objets sociaux et sociétaux forts.

L’arrivée de cette loi est salutaire dans la lutte contre le gaspillage mais elle ne peut occulter le travail de réflexion sur la réduction des invendus et les pratiques de gestion de ce secteur. Comme tout bon déchet, l’invendu le plus vertueux est celui qui n’est pas produit.

La montée en puissance de la lutte contre le gaspillage vestimentaire amont à travers la mode 4.0, la production à la demande, à la commande, la co-création avec les consommateurs, combinées à des modèles économiques circulaires qui traitent le déchet déjà utilisé et non le « déchet neuf », donnent l’espoir d’une mode diminuant les invendus sur l’ensemble de la chaîne de valeur.The Conversation

Isabelle Robert, Maître de conférences en sciences de gestion et co-fondatrice de la chaire Tex & Care, chaire universitaire de la mode circulaire, Université de Lille; Anthony Jaugeard, Coordinateur de Tex&Care, Chaire de la mode circulaire, Université de Lille et Maud Herbert, Professeur des Universités, co-fondatrice de la chaire Tex&Care, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Isabelle Robert, Université de Lille; Anthony Jaugeard, Université de Lille et Maud Herbert, Université de Lille (02-04-22)

 

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