Béziers - Discours de Robert Ménard : cérémonie commémorative du massacre d'Oran du 5 juillet 1962

Béziers - Discours de Robert Ménard : cérémonie commémorative du massacre d'Oran du 5 juillet 1962

Béziers - Discours de Robert Ménard : cérémonie commémorative du massacre d'Oran du 5 juillet 1962

Par Ville de Béziers, le 09 Juillet 2021

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Discours de Robert Ménard, maire de la ville de Béziers : cérémonie commémorative du massacre d'Oran du 5 juillet 1962

Madame, Monsieur, mes amis,

Nous voilà, à nouveau, ensemble, entre nous. Avec ce sentiment, qui taraude nos âmes, d’avoir été les oubliés d’une époque, d’une histoire, d’une certaine France, de cette France officielle qui, parfois, méprise ceux qui ont perdu, qui réécrit l’histoire, qui s’exonère de ses responsabilités, qui nous fait la morale sans jamais s’interroger sur ses lâchetés, sur ses abandons.

Devant vous, je n’ai pas besoin de revenir sur ce qui s’est passé ce 5 juillet 1962, sur ces morts qui nous endeuillent à jamais, sur ces disparitions qui sont une souffrance infinie, des absences dont on ne se console jamais.

Comme beaucoup ici, les souvenirs de cette journée me prennent à la gorge, brisent ma voix, me replongent dans ces lendemains de désastre qui faisaient mon quotidien d’enfant, les colères de mon père, les silences de ma mère.

Je le dis et redis à ceux que j’aime, à ma femme, à mes enfants, à ma fille qui n’a jamais vu l’Algérie où est né son père, je leur dis souvent, trop souvent peut-être, à quel point les Pieds-noirs que nous sommes ont du mal à s’extraire de cette histoire qui les a façonnés, que les a abîmés.

Il me suffit souvent – comme vous, j’en suis sûr – de déceler une trace d’accent dans l’intonation d’une voix pour être submergé d’images, d’émotion, de joie et de nuages qui disent tous d’où je viens, d’où nous venons. D’un pays, d’une chaleur sur la peau, de la couleur d’un ciel, d’un sourire affiché, d’un regret, d’une nostalgie qui lézardent nos cœurs.

Au fond, c’est tout cela qui nous ramène, ici, tous les ans, comme une sorte de pèlerinage, de prière à nos morts, de prière à cette grande France qui était alors fière d’elle-même et forte de quelques certitudes qui nous font aujourd’hui défaut, tellement défaut.

Comme vous, en ce jour, je suis triste, malheureux, incapable d’oublier, soucieux de ne pas oublier, paniqué à l’idée que l’on puisse oublier. Oublier nos morts et, pire encore, ceux qui n’ont jamais eu de sépulture, qui n’ont jamais eu droit à ces mots, à ces prières qui, autour d’un cercueil, permettent à la vie de se perpétuer malgré les blessures, les pleurs et les peines.

Je vous l’ai déjà raconté mais je vous le redis : pendant des années, militant des droits de l’homme, j’ai commémoré la journée internationale consacrée aux disparus. Aux disparus d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique. Mais sans jamais me souvenir, oui me souvenir de nos disparus, de ceux de notre grande famille, de ceux de ce 5 juillet 1962.

Vous avez bien entendu : je n’en avais plus le souvenir. J’en ai honte. Et je le vis, encore aujourd’hui, comme une faute. Mais comment cela a-t-il été possible ? La vie qui reprend ses droits ? La volonté de renvoyer au passé une page de notre histoire, celle de l’Algérie française, dont on sait qu’elle est définitivement tournée ? Je vous avoue que je ne le sais pas.

Mais ce que je sais, c’est qu’il est de notre devoir – pour continuer à se regarder en face, pour nos enfants qui ne doivent jamais être privés d’un héritage, fut-il terriblement douloureux – je sais qu’il est de notre devoir de continuer à se retrouver, ici, tous les ans. Pour nous tenir chaud, pour nous répéter que nous ne sommes pas seulement les perdants de l’histoire mais aussi, surtout, les survivants d’un monde qui a certes disparu, mais non sans honneur, sans panache, sans grandeur.

Voilà ce que je voulais vous dire. Avec en tête, mon père sauvé ce jour-là par un arabe effaré par tant de violence et seulement soucieux de le protéger. Avec en tête, ma mère, ma vieille mère qui perd jusqu’à ses souvenirs, ses souvenirs qu’elle chérissait, ses souvenirs de bains de mer sur les plages du Cap Falcon et de rires aux éclats, entourée de ses enfants.

Je vous dis « à l’an prochain ». Avec des sanglots dans la voix mais aussi un beau soleil, le soleil de notre Algérie, niché dans nos cœurs et dans nos mémoires.

A nos morts, à nos disparus, à tous ceux qui ont fait ce que nous sommes, à cette terre qui abrite les tombes de nos aïeux et les rêves de nos jeunesses.

A cette Algérie qui nous habite. A cette France que nous aimons, que nous vénérons malgré ses défaillances, malgré ses fautes, malgré ses trahisons.

Vive l’Algérie de nos souvenirs ! Et vive la France !

 

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