France - Pourquoi la recherche française perd du terrain sur la scène internationale

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France - Pourquoi la recherche française perd du terrain sur la scène internationale

Par Valérie Mignon, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières, le 21 Mars 2021

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Pourquoi la recherche française perd du terrain sur la scène internationale

La France se positionne aujourd’hui au septième rang mondial en termes de publications scientifiques. Shutterstock

Valérie Mignon, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

En France, selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI), les entreprises consacrent 28,3 milliards d’euros au financement de l’activité de recherche et développement (R&D), ce qui correspond à 56 % de la dépense intérieure de recherche et développement expérimental (DIRD) en 2017. Cette part est nettement inférieure à celle que l’on peut relever au Japon (78,3 %), en Corée du Sud (76,2 %), en Allemagne (66,2 %) ou encore aux États-Unis (63,6 %).

S’agissant de la dépense totale de R&D, son financement provient très majoritairement – à hauteur de 91 % – des flux de financement interentreprises et de l’autofinancement, les 9 % restants étant constitués de financements publics nationaux et des organisations internationales.

Si l’on rapporte ces chiffres au PIB, la part des dépenses de recherche en France s’élève à 2,22 % en 2016, ce qui est non seulement en retrait de la moyenne des pays de l’OCDE, mais aussi loin de l’objectif de 3 % fixé au début du XXIe siècle par la stratégie de Lisbonne. En outre, l’écart entre la France et les pays les plus ambitieux en termes de recherche, comme l’Allemagne, s’accroît à la faveur de ces derniers.

Il ressort globalement de ces chiffres que le niveau de financement public et privé de la recherche française est (trop) faible, ce qui peut en partie expliquer le fait que la France ait perdu du terrain sur la scène scientifique internationale – caractérisée notamment par la montée en puissance de la Chine et, dans une moindre mesure, de l’Inde ces dernières années.

Au 7ᵉ rang mondial des publications scientifiques

Ce constat a de quoi alerter tant le rôle joué par la recherche est crucial dans l’ensemble des domaines. Si cela est évident dans les champs de la santé, technologique, robotique, informatique, aéronautique, etc., les enjeux sont tout aussi cruciaux en matière environnementale et énergétique, d’information et de sa diffusion, de développement économique, de cohésion sociale, etc.

Enfin, l’un des domaines dans lequel la recherche occupe un rôle de tout premier plan est celui de l’enseignement supérieur et du système universitaire dans son ensemble. Cela peut d’ailleurs être illustré – et porter à débat – par le nom même du ministère de tutelle des universités françaises : ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

Dans sa lettre de mission du 19 février 2019 relative à l’évaluation de la recherche en France dans la perspective de l’établissement d’une programmation pluriannuelle de la recherche, la ministre Frédérique Vidal rappelle que notre pays se positionne au septième rang mondial s’agissant des publications scientifiques derrière les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Inde et le Japon. Si une telle place n’est pas « déshonorante », force est de constater que la France perd du terrain au niveau international et que les efforts de l’État en matière d’investissement dans la recherche restent insuffisants, en particulier par rapport à de nombreux autres pays comme l’Allemagne.

 

Quels sont les facteurs pouvant expliquer cette perte de vitesse de la recherche académique française ? Il n’est sans doute pas exagéré de parler de crise du système universitaire français. Expliquons pourquoi.

Des difficultés financières majeures

Le décret du 6 juin 1984 stipule que le temps de travail des enseignants-chercheurs est constitué « pour moitié, par les services d’enseignement » et « pour moitié, par une activité de recherche ». Force est de constater que nous sommes loin de la réalité au sens où le temps que les enseignants-chercheurs peuvent aujourd’hui consacrer à la recherche se trouve très fortement amputé par de multiples tâches administratives.

Cela s’est accentué avec l’autonomie des universités qui s’est accompagnée, pour nombre d’entre elles, par des difficultés financières majeures. Ce sont ainsi chaque année plusieurs universités qui, conformément à la loi, voient leur budget arrêté par le recteur parce qu’elles ont connu deux exercices financiers consécutifs en déficit.

Pour ne pas cumuler les déficits, les universités n’ont alors souvent pas d’autre choix que de sacrifier certaines missions en pratiquant des gels de recrutements et en diminuant les budgets alloués à la recherche. Les effets de domino sont immédiats : en gelant des postes, la charge de travail incombant aux enseignants-chercheurs en fonction s’accroît continuellement, obérant d’autant le temps dédié à l’activité de recherche.

De façon liée, l’activité de recherche en France pâtit de carrières peu attractives sur le plan des rémunérations et des perspectives d’évolution, mais aussi de conditions de travail de plus en plus dégradées dans le secteur public. Les tâches administratives, lourdes et nombreuses, qui occupent désormais une partie considérable du temps des enseignants-chercheurs sont une réalité qui constitue l’une des causes des difficultés de la recherche universitaire française.

Les tâches administratives des enseignants-chercheurs, sont une des causes des difficultés de la recherche universitaire française. Shutterstock

Une telle situation a non seulement un impact sur les conditions de travail et les carrières des enseignants-chercheurs mais aussi, et de manière plus globale, sur le positionnement et le rayonnement des universités françaises au niveau mondial.

Du côté de l’évolution des rémunérations, la situation n’a cessé de se dégrader. En 2013 et en parité de pouvoir d’achat, le salaire annuel brut d’entrée moyen des chercheurs en France représentait 63 % de celui prévalant dans les pays de l’OCDE. Ces divers éléments sont à même d’expliquer en grande partie la fuite des cerveaux français, mais aussi la faible attractivité des carrières scientifiques en France, tant pour les natifs que pour les chercheurs étrangers.

Sur le plan budgétaire, la situation est caractérisée par une diminution depuis une trentaine d’années des financements récurrents (« crédits de base ») accordés aux laboratoires de recherche qui doivent impérativement développer le financement sur appels à projets pour obtenir les crédits nécessaires à leur bon fonctionnement. Si une telle politique peut être à même d’impulser de nouvelles dynamiques et des collaborations entre chercheurs aux niveaux national et international, il n’en reste pas moins que plusieurs problèmes se posent.

Les taux de succès aux appels à projets, notamment ceux financés par l’Agence nationale de la recherche, sont extrêmement faibles (16 % en 2018), largement inférieurs à ceux prévalant au niveau international. Par ailleurs, répondre aux appels à projets nécessite du temps afin de monter un programme de recherche ambitieux et cohérent en prenant tout le recul nécessaire.

Ce temps s’accompagne de coûts indirects, encore plus en cas d’échec ; le coût principal étant celui lié au temps passé à la préparation du projet qui réduit le temps dédié à d’autres missions, mais qui s’accompagne aussi d’un temps – et donc de coûts – d’évaluation, de sélection et de suivi administratif et financier des dossiers soumis, soit du temps qui n’est pas affecté à la recherche elle-même.

Une situation réversible

Le constat dressé a de quoi inquiéter, mais la tendance peut encore être renversée pour que la France retrouve une place de tout premier rang dans la recherche au niveau mondial. Pour cela, il faut agir sur différents leviers afin de donner aux acteurs de la recherche tous les moyens et les outils nécessaires pour qu’ils puissent mener à bien leur activité. Il est aussi important de reconnaître que la recherche s’inscrit dans un temps long, nécessitant donc des investissements pérennes sans exigence de rentabilité immédiate.

La crise sanitaire actuelle s’accompagne de difficultés économiques majeures qui rendent d’autant plus nécessaire un réinvestissement massif dans la recherche en France afin d’éviter que celles-ci ne conduisent à une forte baisse des budgets de R&D durablement néfaste à de multiples niveaux. La France doit relever le défi de la recherche, engageant pour l’avenir, en investissant massivement dans la connaissance et le savoir.The Conversation

Valérie Mignon, Professeure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique au CEPII, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Valérie Mignon, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières (21-03-21)

 

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